Pour la mémoire, contre l’islamophobie : appel à l’action juridique et politique à l’occasion de la Journée nationale de commémoration de l’attentat de la mosquée de Québec
- Dr. Boumédiène Benyahia

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Lettre ouverte
Chère professeure, chers collègues, chers leaders, chers citoyens,
Le 29 janvier 2017, au Centre culturel islamique de Québec, un homme armé a ouvert le feu sur des fidèles rassemblés pour la prière du soir, tuant six personnes et en blessant dix-neuf autres. L’assaillant, Alexandre Bissonnette, a plaider coupable de six chefs de meurtre au premier degré et de plusieurs tentatives de meurtre et a été condamné à une peine d’emprisonnement à vie avec sûreté avant possibilité de libération conditionnelle après de longues années.
Les victimes – Ibrahima Barry, Mamadou Tanou Barry, Khaled Belkacemi, Abdelkrim Hassane, Azzedine Soufiane et Aboubaker Thabti – étaient des hommes musulmans engagés dans la vie sociale et professionnelle de leur communauté. Elles ont été ciblées parce qu’elles étaient présentes dans un lieu de culte musulman, en acte de prière.
Devant cette tragédie, le gouvernement du Canada a institué par proclamation fédérale du 28 avril 2021 que le 29 janvier de chaque année soit observé comme la « Journée nationale de commémoration de l’attentat à la mosquée de Québec et d’action contre l’islamophobie », reconnaissant explicitement que l’islamophobie, le racisme, l’extrémisme violent et le déni de ces réalités sont à l’origine de ce crime horrible et appelant à une action résolue contre ces phénomènes.
Sur le plan juridique, le droit canadien criminalise les actes motivés par la haine fondée sur la religion ou l’appartenance à un groupe protégé, en vertu du Code criminel et de la Charte canadienne des droits et libertés, qui garantit l’égalité devant la loi et la liberté de religion pour tous les individus. Ces normes créent des obligations positives pour prévenir, poursuivre et sanctionner les actes de violence et de discrimination religieuse.
D’un point de vue éthique et spirituel, les traditions religieuses fournissent des fondements convergents pour condamner l’exclusion et les violences motivées par la haine :
Le Coran affirme sans équivoque que toute vie humaine est sacrée et que le meurtre d’une seule âme innocente équivaut à la destruction de l’humanité tout entière (Coran 5:32).
Les sources prophétiques rapportent que le Messager de l’islam a affirmé : « Nul ne croit vraiment tant qu’il ne désire pas pour son frère ce qu’il désir pour lui-même (comme biens et grâces)», ancre normative contre la haine et l’exclusion.
Ces principes rejoignent le noyau des droits humains universels, tels qu’énoncés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme : liberté de pensée, de conscience et de religion (articles 1 et 18), égalité, dignité et protection contre toute discrimination fondée sur la croyance ou l’identité.
L’islamophobie (et/ou musulmanophobie), entendue comme peur, préjugé ou haine et violence envers l’islam et les musulmans, n’est pas un simple mot mais un phénomène social et idéologique qui peut générer des exclusions, des discriminations structurelles et, dans des cas extrêmes, des actes criminels. La commémoration du 29 janvier rappelle que l’indifférence, tout comme l’hostilité, est complice de l’érosion du contrat social fondé sur l’égalité, la sécurité et la dignité de toutes et de tous.
Tout moment est propice à la vivification de la mémoire et l'enracinement de l’action : d’une part en consolidant les cadres juridiques et institutionnels nationaux et internationaux pour protéger les personnes et les communautés exposées à la haine religieuse (traditionnelle et culturelle), notamment les minorités ; d’autre part en favorisant, par des politiques éducatives (méta-gogiques) et culturelles, la reconnaissance profonde de la diversité humaine comme condition de la paix pérenne, dans ces principes, moyens et finalités.
Le respect de la dignité de chacun — corps, âme et esprit — ne doit pas être une aspiration de l’imagination, mais une exigence juridique et morale, opposable et mesurable au service de l’humanité. Que la commémoration du 29 janvier devienne un jalon effectif pour un engagement renouvelé des Nations Unies en faveur de la lutte contre l’islamophobie (résolution A/RES/76/254 - Journée internationale de lutte contre l’islamophobie), le racisme et toutes les formes de haine religieuse, en conformité avec les obligations spirituelles, éthiques, juridiques et humaines qui incombent à tous les États et à la société civile internationale.
S’inspirant de la mémoire de l’Émir Abdelkader al-Jazairi (m. 1883), maître spirituel, homme d’État et défenseur de l’humanité, rappelons que les religions, les sagesses et les spiritualités, dans leur vérité la plus absolue, sont des langages différents par lesquels l’humanité s’adresse à Dieu et exprime sa quête de justice et de paixeffective, collective et individuelle. Dans ce sens, aucune foi ne légitime la haine ou la violence : toutes invitent à la compassion, à la solidarité, à l’équité, à la protection du vulnérable et démuni et à la reconnaissance de l’autre. Que cet héritage transversal dans sa forme humus originis éclaire notre engagement commun contre l’islamophobie, le racisme et toute forme de violence destinée à dénier la dignité humaine : corps, âme et esprit.
Je vous prie d’agréer l’expression de mon engagement à œuvrer, comme je l’ai toujours fait, pour la reconnaissance et la défense et protection effectives de ces principes universels qui protègent la diversité et abolissent l’injuste indifférence.
Professeur Boumédiène Benyahia, co-fondateur de Geneva Institute for Multilateralism, Human Rights and Faith - Associé au programme de formation de l’UNITAR “Faith & Multilateralism”
- Auteur et conférencier




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