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Le pouvoir du récit : une réflexion humaniste sur le Moyen-Orient

  • Photo du rédacteur: Thailynn Glover
    Thailynn Glover
  • 1 déc. 2025
  • 5 min de lecture

Par Thailynn Glover, boursière Fulbright Canada et bénévole à l’Observatoire des droits humains à l’ONU


« Être universel, c’est ce qu’il y a de plus près d’être juste. » – Dr Bessma Momani


Le 12 novembre 2025, j’ai eu le privilège d’assister à la conférence The Power of Narrative: Communicating Events in the Middle East from a Humanist Perspective, animée par le Dr Michael Hawes, président-directeur général de Fulbright Canada, et mettant en vedette la Dr Bessma Momani, professeure de science politique à l’Université de Waterloo.

Spécialiste reconnue de la politique du Moyen-Orient, de l’économie politique internationale et de la gouvernance mondiale, la Dr Momani est également ancienne boursière Fulbright. Elle détient un baccalauréat en science politique de l’Université de Toronto, une maîtrise en études internationales de l’Université de Guelph et un doctorat en science politique de l’Université Western. Autrice de plus de 90 publications, elle a notamment signé Arab Dawn (2015), qui explore les aspirations politiques et la capacité d’agir de la jeunesse arabe.





Revisiter le « Printemps arabe » sous un angle humaniste

Au cours de son intervention, la Dr Momani est revenue sur les récits entourant le Printemps arabe, généralement considéré comme ayant débuté avec l’immolation de Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant tunisien, le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid [1]. Son geste, né de harcèlement policier répété, de confiscations, d’amendes et d’un climat généralisé d’exclusion économique et de corruption, a trouvé un écho immense. Il a contribué à déclencher une vague de protestations en Égypte, en Libye, au Yémen, en Syrie, au Bahreïn et ailleurs.


Pourtant, comme l’a souligné la Dr Momani, ces soulèvements — portés par des revendications de dignité, de responsabilité et de réforme démocratique — ont souvent été réinterprétés par les médias occidentaux à travers un langage réducteur et alarmiste. Des expressions comme « jeunes sans emploi », « boums démographiques », « bombes » ou « vagues » ont largement circulé [2], aplatissant la complexité humaine de ces mouvements.

Dans Arab Dawn, elle s’oppose à ces caricatures en mettant en lumière l’intelligence, la créativité et l’engagement politique d’une jeunesse arabe innovante et déterminée.


Elle a raconté combien il peut être difficile de témoigner publiquement de ces réalités lorsque les vies des manifestants sont riches, nuancées, profondément humaines. Les personnes dans la rue ne sont pas des abstractions, disait-elle, mais des individus tridimensionnels dont les récits méritent d’être transmis avec respect. Pour la Dr Momani, le récit est une responsabilité morale.




Un dialogue Fulbright sur la compréhension globale

Le Dr Hawes — dont la carrière couvre les domaines de la politique étrangère, des relations économiques internationales, de la culture politique et de l’intégration régionale [3] — a rappelé les origines du programme Fulbright, fondé en 1946 par le sénateur J. William Fulbright dans l’espoir de bâtir, après la Seconde Guerre mondiale, des relations pacifiques et durables entre les nations grâce au dialogue et aux échanges académiques.


Il a évoqué ses premières années au Japon et la générosité des jeunes qui l’ont aidé à naviguer une nouvelle langue et une nouvelle culture. Pour lui comme pour la Dr Momani, la jeunesse demeure un pont entre les mondes, un moteur d’ouverture et d’empathie dans un contexte international souvent polarisé.




Récits, prédictions et limites de la compréhension

L’un des fils conducteurs de la conférence fut le rôle central de la communication dans la construction de l’empathie. La Dr Momani a insisté : la science politique exige d’examiner une pluralité de points de vue, de résister aux lectures simplistes, d’habiter la nuance.


Elle a aussi réfléchi aux limites des modèles prédictifs — qu’il s’agisse d’analyses politiques ou d’outils d’intelligence artificielle — qui produisent des réponses assurées tout en évacuant l’humanité des situations concrètes. Elle a dénoncé les dangers de la « tokenisation » et des récits médiatiques qui déshumanisent celles et ceux qu’ils prétendent représenter. Pour comprendre, nous devons rester attentifs au poids du langage et intentionnels dans notre recherche de complexité.




Réflexions d’une jeune femme noire américaine en 2025

Au fil de la discussion, je me suis retrouvée à réfléchir à ma propre expérience de jeune femme noire vivant aux États-Unis dans le climat politique et économique actuel. J’ai pensé à la récente fermeture partielle du gouvernement américain, qui a duré 43 jours — la plus longue de l’histoire — et qui n’a pris fin qu’après la signature du dernier projet de loi de financement par le président Donald Trump [4]. Pendant ces semaines, l’impasse politique entre démocrates et républicains a fragilisé des millions de personnes.


J’ai pensé à mes anciens collègues du National Institutes of Health, ainsi qu’à d’innombrables fonctionnaires qui ont travaillé sans être rémunérés [5]. J’ai pensé à la suspension des prestations SNAP — essentielles pour les familles à faible revenu — qui a plongé des milliers de ménages dans l’insécurité alimentaire [6]. Dans certaines régions, la demande dans les banques alimentaires a explosé, atteignant jusqu’à 1 800 % d’augmentation [7].


J’ai également pensé à la manière dont les médias américains représentent les personnes noires, souvent à travers des cadres réducteurs. Une étude du PBS publiée en 2023 révélait que la majorité des Afro-Américains observent des représentations racistes ou négatives dans les médias [8]. Cette dynamique fait écho — dans un autre contexte — à la déshumanisation évoquée par la Dr Momani à propos du Moyen-Orient.


Et j’ai pensé aux Américains — de toutes origines — qui continuent de se mobiliser pour les droits civiques, la protection des personnes transgenres, la réforme de l’immigration et la stabilité économique. Leur lutte est, elle aussi, une quête de dignité, d’équité et d’avenir.




Une lutte commune pour la dignité

Cette conférence m’a fait comprendre que, malgré les distances géographiques et politiques, les expériences évoquées par la Dr Momani résonnent profondément avec celles qui se déroulent dans mon propre pays. Au Moyen-Orient comme aux États-Unis, les gens défendent des aspirations universelles :


  • Vivre et travailler dans la dignité

  • Accéder à la stabilité économique et aux opportunités

  • Être à l’abri de la corruption

  • Vivre dans une société pacifique et juste

  • Avoir une voix dans la construction de leur avenir


Lorsque les récits médiatiques déforment ou déshumanisent, ils brouillent notre compréhension mutuelle. Mais lorsque nous approchons les histoires avec empathie, nuance et attention, nous découvrons que nos luttes se répondent — et que nos aspirations se rejoignent.


Au cœur de ces luttes se trouve une vérité simple : au-delà des origines, des identités ou des frontières, nous sommes humains. Et comme le rappelle la Dr Momani, la justice commence par notre capacité à reconnaître cette humanité partagée.





Références

[1] Al Jazeera English. Qu’est-ce que le Printemps arabe et comment a-t-il commencé ? [Internet]. 17 décembre 2020 [consulté le 13 novembre 2025]. Disponible sur : https://www.aljazeera.com/news/2020/12/17/what-is-the-arab-spring-and-how-did-it-start

[2] The Guardian. Jobless youth: bulges, booms and bombs. 7 juin 2013. Disponible sur : https://www.theguardian.com/

[3] Fulbright Canada. Biographie du Dr Michael Hawes [Internet]. [consulté le 13 novembre 2025]. Disponible sur : https://www.fulbright.ca/about-us/secretariat/michael-hawes-bio.html

[4] Wang A, Kornfield M. La plus longue fermeture du gouvernement américain de l’histoire prend fin après la signature du projet de loi de financement par Trump. The Washington Post [Internet]. 12 novembre 2025 [consulté le 13 novembre 2025]. Disponible sur : https://www.washingtonpost.com/business/2025/11/12/government-shutdown-vote-end/

[5] Rodriguez K, Morgan E. Des employés fédéraux remettent en question si la fermeture en valait le sacrifice [Internet]. AP News; 12 novembre 2025 [consulté le 13 novembre 2025]. Disponible sur : https://apnews.com/article/government-shutdown-federal-workers-health-care-b05ab519c57743ae2da10424f8fb50b6

[6] CNBC. Les prestations SNAP pourraient s’épuiser alors que la fermeture du gouvernement se prolonge [Internet]. 12 novembre 2025 [consulté le 13 novembre 2025]. Disponible sur : https://www.cnbc.com/2025/11/12/snap-benefits-government-shutdown-negotiations.html

[7] Kekatos M. Certaines banques alimentaires constatent une hausse de la demande allant jusqu’à 1 800 % depuis l’arrêt des prestations SNAP [Internet]. ABC News; 13 novembre 2025 [consulté le 13 novembre 2025]. Disponible sur : https://www.abcnews.go.com/Health/food-banks-1800-surge-demand-snap-benefits-halted/story?id=127410295

[8] Murphy B. La majorité des Afro-Américains observent des représentations racistes ou négatives dans les médias, selon une nouvelle étude [Internet]. PBS NewsHour; 27 septembre 2023 [consulté le 13 novembre 2025]. Disponible sur : https://www.pbs.org/newshour/nation/majority-of-black-americans-see-racist-or-negative-depictions-in-news-media-new-study-finds



 
 
 

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